Rimbaud le fils, de Pierre Michon
« On dit que Vitalie Rimbaud, née Cuif, fille de la campagne et femme mauvaise, souffrante et
mauvaise, donna le jour à Arthur Rimbaud. On ne sait pas si d’abord elle maudit et souffrit ensuite, ou si elle maudit d’avoir à souffrir et dans cette malédiction persista ; ou si anathème et souffrance liés comme les doigts de la main en son esprit se chevauchaient, s’échangeaient, se relançaient, de sorte qu’entre ses doigts noirs que leur contact irritait elle broyait sa vie, son fils, ses vivants et ses morts. »
« On dit qu’après Bruxelles, bien avant les champs de bananes Rimbaud revint au bercail ; que dans un grenier des Ardennes, à Roche, au beau milieu de terres et de bois où les paysans de la lignée maternelle avaient couché en vaines moissons leurs vies jusqu’à Vitalie Cuif, au temps de la moisson, cet effroyable jeune homme, cette brute, ce petit cœur de fille, écrivit Une saison en enfer ; que du moins, s’il la commença ailleurs, chez Baal, dans les métropoles où la civilisation était tombée sous la patte de Baal, la patte enfumée, futuriste, il la finit ici, dans ce trou rural hautement civilisé, dans la clarté antique des moissons. »
« On ne sait pas au juste ce qu’est la Saison ; on croit savoir seulement que c’est de la haute littérature, car ces deux voix, celle du roi d’adoration et celle du prophète hors de lui, qui sont toute la littérature, y combattent. C’est plus commenté que les Evangiles ; entre le chant céleste et le blasphème, on n’y voit pas vraiment clair ; c’est un renoncement qui ne renonce pas ; le oui et le non n’y sont pas démêlés ; et penchés là-dessus avec nos calottes de soie interminablement nous démêlons ce oui de ce non. On dit que tout l’Occident y vient buter ; que toutes ses contradictions y tournent comme dans une roue de moulin, s’y brisent comme l’eau sur la roue, en ressortent intactes comme l’eau sur la roue. Comme l’eau dans la roue, on voit bien que ça exulte ; on ne peut décider si cela met fin à l’Occident ou une fois de plus le relance ; mais à tort ou à raison on s’accorde à penser que c’est miracle d’écrire, à dix-neuf ans, dans un grenier des Ardennes, cette poignée de feuillets hermétiques comme Jean, abrupts comme Matthieu, métèques comme Marc, policés comme Luc ; et, comme Paul de Tarse, agressivement modernes, c’est-à-dire dressés contre le Livre, rivaux du Livre. Et bien sûr il y manque quelque chose : car ils n’ont, eux, ces feuillets, d’autre modèle évangélique que soi-même, fût-il un autre, pas l’autre véritablement, le pouilleux, le glorieux de Nazareth. C’est peut-être une vieillerie en regard de l’Evangile, la Saison. Qu’importe, c’est un de nos Evangiles, à présent. Il a gagné, le petit Jérémie, il a été plus fort que la littérature tout en restant dedans, il nous tient. »
Pierre Michon





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