Écrire pour produire la lumière dont j’ai besoin.

Écrire pour m’inventer, me créer, me faire exister.

Écrire pour soustraire des instants de vie à l’érosion du temps.

Écrire pour devenir plus fluide. Pour apprendre à mourir au terme de chaque instant. Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.

Écrire pour donner sens à ma vie. Pour éviter qu’elle ne demeure comme une terre en friche.

Écrire pour affirmer certaines valeurs face aux égarements d’une société malade.

la suite

  Un texte de Charles Juliet 

Mardi 28 novembre 2006

"Eldorado" raconte la double trajectoire d’un policier des frontières, le commandant de frégate Salvatore Piracci, qui perd le sens de sa mission et d’un jeune émigrant soudanais qui tente d’atteindre l’Eldorado européen.

Gardien de la citadelle Europe, le commandant Piracci navigue depuis vingt ans au large des côtes italiennes, afin d’intercepter les embarcations des émigrants clandestins. Mais plusieurs événements viennent ébranler sa foi en sa mission. Dans le même temps, au Soudan, Soleiman et son frère (bientôt séparés par le destin) s’apprêtent à entreprendre le dangereux voyage vers le continent de leurs rêves, l’Eldorado européen..

Le camion roule. Je sens une force sourde qui monte en moi. Jusqu'à présent je n'avais fait que suivre mon frère, maintenant je pars pour le sauver. Je ne dormirai plus la nuit. Je me nourrirai de ver. Je serai dur à la tâche et infatigable comme une machine. On pourra m'appeler 'esclave', je n'en aurai cure. La fatigue pourra me ronger les traits, je n'en aurai cure. J'ai hâte.
Le camion roule. Nous laissons les faubourgs d'Al-Zuwarah derrière nous pour aller trouver le navire qui nous emmènera en Europe. Dès demain, j'y serai. Dès demain, alors, j'enverrai de l'argent à Jamal. Je me concentre sur cette idée. Je suis une boule dure de volonté et rien ne me fera dévier de ma route. La promiscuité des autres corps ne me gêne pas. Les visages des autres hommes ne me font plus peur. Je n'ai qu'une hâte : que le bateau quitte l'Afrique et que mes mains se mettent à travailler.
Chapitre : VI - Le Boiteux - Page : 126 - Editeur : Actes Sud - 2006

«Quand on dit le mot “eldorado”, on sait bien que ça n’existe pas. Pourtant, ça ne nous empêche pas d’y croire. On a tous un eldorado en soi. C’est la part précieuse du désir»

Laurent Gaudé.

Et Voltaire dans tout ça?

par Mes Dés publié dans : apologue
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Dimanche 5 novembre 2006

 Emprunté à la presse suisse :

Quel genre de roman tient-on entre les mains? Auprès de moi toujours, le dernier livre de Kazuo Ishiguro, entre, après tout, dans la catégorie des récits de science-fiction, puisqu'il pose de grandes questions éthiques sur la biotechnologie. Quand nous serons à même de fabriquer des clones humains, des pièces détachées pour prolonger la vie de leur modèle, quelle existence réservera-t-on à ces créatures sans destin? Faut-il les instruire, leur transmettre notre culture au risque de les rendre plus conscients encore de leur sort?

La force du livre d'Ishiguro - un auteur découvert par la revue Granta qui l'a fait figurer dans sa première liste des jeunes écrivains britanniques en 1983 aux côtés de Martin Amis, William Boyd ou Julian Barnes - c'est qu'il traite la science-fiction sur le ton délicieux d'une histoire victorienne. Le monstrueux prend le visage du quotidien. C'est fort: d'un roman comme celui de Michel Houellebecq, La Possibilité d'une île, qui fait évoluer ses clones dans un monde parallèle froid, si étranger au nôtre, nous n'en aurions pas voulu. Auprès de moi toujours commence par le récit nostalgique d'une jeune infirmière évoquant ses souvenirs d'enfance et d'adolescence en internat. C'était à Hailsham, quelque part dans la campagne d'une Angleterre imaginaire. Kathy, la jeune accompagnante, se souvient de ses amitiés de dortoir, de l'insouciance des querelles dans le pavillon du fond du parc, de l'amitié et de l'attachement qu'ils témoignaient, elle et ses camarades, à leurs professeurs.

Kathy et les siens, c'est l'histoire de tous ceux qui ont vécu l'internat. L'identification aux personnages est d'autant plus forte que l'auteur, durant la première partie du roman, utilise à plusieurs reprises ce genre d'expressions: «Je ne sais pas comment c'était là où vous étiez, mais à Hailsham...»

Le lecteur prend conscience de la monstruosité du destin des enfants en même temps qu'eux, c'est-à-dire au fur et à mesure qu'ils grandissent: à huit ans, ils s'inquiètent du regard apeuré des rares visiteurs au collège. Ils n'auront jamais de descendance, ils le savent depuis l'âge de onze ans. Puis, trois ans plus tard, une gardienne leur assène, sous la pluie et en cachette, qu'aucun d'entre eux ne pourra un jour prétendre à un autre métier que donneur, ou accompagnateur de donneur. Que leur corps sera privé de trois ou quatre organes, prélevés un à un, dans la douleur. Ils savaient tout cela sans savoir. Comme un enfant à qui l'on parle de sa maladie, par mots choisis, avec toujours plus de précision au fil de sa croissance.

L'insouciance disparaît, mais elle ne fait jamais place à la révolte. Les clones d'Ishiguro acceptent leur condition de «non-êtres» avec une résignation désarmante. Tout au plus nourriront-ils l'espoir, à la fin du roman, d'un sursis possible de quelques années. Et à quoi tient-il, cet espoir? La rumeur court chez les accompagnateurs: si deux anciens élèves de Hailsham parviennent à prouver leur amour, ils seront exemptés de dons d'organes pendant un temps afin de pouvoir vivre leur passion. Retour candide à une question existentielle: comment l'amour se prouve-t-il?

Alors, quel genre de roman, cet Ishiguro? En fait, l'auteur Vestiges du jour revient à ses thèmes fétiches: il s'agit du destin des hommes, de la capacité de résistance de l'être humain, du miroir de la mort, du pouvoir de l'amour. Le tout dans le décor tranquille et innocent du quotidien. «C'est même un roman optimiste, dit Kazuo Ishiguro, interrogé par Le Magazine littéraire. Car les portraits des êtres humains sont plus positifs que dans les livres précédents, où je m'attachais aux faiblesses des êtres.»

Finalement, qu'importe sa nature? Ce roman magnifique apporte ce qui manque à des livres d'anticipation comme celui de Houellebecq: la force du récit. Musicien malchanceux établi en Angleterre depuis l'enfance, Ishiguro prouve une fois de plus que les écrivains anglophones savent raconter les histoires comme personne. Même si elles sont inquiétantes.


http://www.letemps.ch/livres/Critique.asp?Objet=326

 

Vous en voulez des contre utopies !

http://arbredespossibles2.free.fr/SF.html

par Mes Dés publié dans : apologue
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Lundi 9 octobre 2006
              Objet d’étude : Argumenter, l’apologue.
 
Liste des documents :
 
Doc.1 : La dent d’or                  Histoire des oracles      Fontenelle   1687
Doc.2 : Lettre de Diderot à Sophie Volland        26 septembre 1762
Doc.3 : Article Philosophe             Encyclopédie       Dumarsais  1751-1762
Doc.4 : Le Ministère de La Vérité    1984               George Orwell      1949
 
 
Questions sur les documents :                                      4 Points
 
1-      Caractérisez le genre de chacun des quatre textes du corpus qui ont pour thème commun la vérité.
2-      Quels reproches Fontenelle adresse-t-il implicitement aux savants d’Allemagne ?
3-      Quel est le point commun entre la démarche du philosophe de Dumarsais et celle  du savant de Fontenelle ? Trouvez dans chaque texte une figure de style qui met particulièrement en valeur cette démarche idéale.
 
Travail d’Écriture               au choix                                         16 points
 
Remettre la feuille d’évaluation avec votre devoir.
Écriture d’invention
 
            A votre tour,  vous rédigerez un apologue - dont la thèse sera explicite- sur le thème de la vérité dans notre société actuelle.
 
                                    Ce récit comportera un minimum de deux pages.
 
Commentaire littéraire
 
         Vous ferez le commentaire littéraire du texte de Fontenelle.(Doc.1)
                                  
 
Conservez vos brouillons ou vos recherches de plan.
http://www.magazine-litteraire.com/images/045-01-108010.jpg
 
 
Doc.1 : La dent d’or Histoire des oracles  1687 (Extrait)
 
 
Il serait difficile de rendre raison des histoires et des oracles que nous avons rapportés, sans avoir recours aux Démons, mais aussi tout cela est-il bien vrai ? Assurons nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens, qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d'avoir trouvé la cause de ce qui n'est point.
Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d'Allemagne, que je ne puis m'empêcher d'en parler ici.
En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venu une d'or, à la place d'une de ses grosses dents. Horatius, professeur en médecine à l'université de Helmstad, écrivit, en 1595, l'histoire de cette dent, et prétendit qu'elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu'elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux chrétiens, et aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d'or ne manquât pas d'historiens, Rullandus en écrit encore l'histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d'or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit sur la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu'il fût vrai que la dent était d'or. Quand un orfèvre l'eût examinée, il se trouva que c'était une feuille d'or appliquée à la dent avec beaucoup d'adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta l'orfèvre.
Rien n'est plus naturel que d'en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que non seulement nous n'avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d'autres qui s'accommodent très bien avec le faux.
Fontenelle (1657-1757) Extrait du chapitre 4 (Anthologie page 209)
 
 
 
 
Doc.2 : Lettre de Diderot à Sophie Volland        26 septembre 1762
(Extrait)
 
 
Ce qui caractérise le philosophe et le distingue du vulgaire, c’est qu’il n’admet rien sans preuve, qu’il n’acquiesce point à des notions trompeuses et qu’il pose exactement les limites du certain, du probable et du douteux.
Cet ouvrage1 produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j’espère que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n’y gagneront pas.
Nous aurons servi l’humanité.
 
1- Il s’agit de l’encyclopédie
Diderot (1713-1784)

Doc.3 : Article Philosophe Encyclopédie 1751-1762(Extrait)
 
Le philosophe forme ses principes sur une infinité d'observations particulières. Le peuple adopte le principe sans penser aux observations qui l'ont produit : il croit que la maxime existe, pour ainsi dire, par elle-même ; mais le philosophe prend la maxime dès sa source ; il en examine l'origine ; il en connaît la propre valeur, et n'en fait que l'usage qui lui convient.
De cette connaissance que les principes ne naissent que des observations particulières, le philosophe en conçoit de l'estime pour la science des faits ; il aime à s'instruire des détails et de tout ce qui ne se devine point ; ainsi, il regarde comme une maxime très opposée au progrès des lumières de l'esprit que de se borner à la seule méditation et de croire que l'homme ne tire la vérité que de son propre fonds... La vérité n'est pas pour le philosophe une maîtresse qui corrompe son imagination, et qu'il croie trouver partout ; il se contente de la pouvoir démêler où il peut l'apercevoir. Il ne la confond point avec la vraisemblance ; il prend pour vrai ce qui est vrai, pour faux ce qui est faux, pour douteux ce qui est douteux, et pour vraisemblable ce qui n'est que vraisemblable. Il fait plus, et c'est ici une grande perfection du philosophe, c'est que lorsqu'il n'a point de motif pour juger, il sait demeurer indéterminé ...
Dumarsais (1676-1756)
César Chesneau Dumarsais : ami de Diderot et de d’Alembert, maîtres d’œuvres de l’Encyclopédie, il est chargé par eux de rédiger pour cet ouvrage l’article « Philosophe » qui reflète l’idéal du mouvement dit des « Lumières ».
                                                                                (Anthologie p 266)
 
 Doc.4 : Le Ministère de La Vérité    1984 1949
            Winston restait le dos tourné au télécran. Bien qu'un dos, il le savait, pût être révélateur, c'était plus prudent. A un kilomètre, le ministère de la Vérité, où il travaillait, s'élevait vaste et blanc au-dessus du paysage sinistre. Voilà Londres, pensa-t-il avec une sorte de vague dégoût, Londres, capitale de la première région aérienne, la troisième, par le chiffre de sa population, des provinces de l'Océania. [… …]
 
            Le ministère de la Vérité - Miniver, en nov-langue - frappait par sa différence avec les objets environnants. C'était une gigantesque construction pyramidale de béton d'un blanc éclatant. Elle étageait ses terrasses jusqu'à trois cents mètres de hauteur. De son poste d'observation, Winston pouvait encore déchiffrer sur la façade l'inscription artistique des trois slogans du Parti :
La guerre c'est la paix
La liberté c'est l'esclavage
L'ignorance c'est la force.
            Le ministère de la Vérité comprenait, disait-on, trois mille pièces au-dessus du niveau du sol, et des ramifications souterraines correspondantes. Disséminées dans tout Londres, il n'y avait que trois autres constructions d'apparence et de dimensions analogues. Elles écrasaient si complètement l'architecture environnante que, du toit du bloc de la Victoire, on pouvait voir les voir toutes les quatre simultanément. C'étaient les locaux des quatre ministères entre lesquels se partageait la totalité de l'appareil gouvernemental.
 
            Le ministère de la Vérité, qui s'occupait des divertissements, de l'information, de l'éducation et des beaux-arts. Le ministère de la Paix, qui s'occupait de la guerre. Le ministère de l'amour qui veillait au respect de la loi et de l'ordre. Le ministère de l'Abondance, qui était responsable des affaires économiques. Leurs noms, en nov-langue, étaient : Miniver, Minipax, Miniamour, Miniplein.
 
            Winston fit brusquement demi-tour. Il avait fixé sur ses traits l'expression de tranquille optimisme qu'il était prudent de montrer quand on était en face du télécran.
George Orwell (1903-1950)
 
par Mes Dés publié dans : apologue
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Vendredi 29 septembre 2006

http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/fables.htm

http://www.memodata.com/2004/fr/fables_de_la_fontaine/index.shtml

 

LE LOUP ET LE CHIEN.


Un loup n'avait que les os et la peau,
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,
Gras, poli, qui s'était fourvoyé par mégarde.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sir loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille,
Et le mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le loup donc l'aborde humblement,
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
" Il ne tiendra qu'à vous beau sire,
D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables,
Cancres, hères, et pauvres diables,
Dont la condition est de mourir de faim.
Car quoi ? rien d'assuré ; point de franche lippée ;
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. "
Le loup reprit : " Que me faudra-t-il faire ?
- Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons,
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. "
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du chien pelé.
" Qu'est-ce là ? lui dit-il. - Rien. - Quoi ? rien ? - Peu de chose.
- Mais encor ? - Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
- Attaché ? dit le loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? - Pas toujours ; mais qu'importe ?
Il importe si bien, que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. "
Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.

Voir la rubrique palimpfables de l'atelier d'écriture ! Et proposer vos écrits à la publication!

par Mes Dés publié dans : apologue
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Mercredi 13 septembre 2006
Culture

La culture est d’abord, comme chacun sait, l’action de cultiver la terre, de tirer du sol des végétaux utiles à l’homme  : cultures florales, fruitières, maraîchères ou fourragères forment notre PAF – paysage agricole français. Cependant, le mot s’applique aussi à certains animaux tels que les huîtres, les abeilles et les enfants, pour lesquels on a sans doute jugé que le terme d’élevage ne convenait pas. La puériculture ne prétend donc pas élever nos bambous, euh, pardon, nos bambins, mais seulement les laisser pousser. On réalise même des cultures microbiennes, dont on fait du bouillon, mais pas comestible, quoique bio.
Le glissement de cette signification concrète vers un sens figuré plus intellectuel s’opère naturellement – on voit bien par quel chemin : l’esprit humain est comme un immense champ fertile où l’on peut semer des idées, développer des goûts et récolter des émotions. Selon que le cerveau sera plus ou moins irrigué, la culture sera plus ou moins intensive, faisant germer de belles pensées en évitant autant que possible salades et navets. L’esprit n’a cependant pas le monopole de la culture : on peut aussi cultiver son corps – c’est ce qu’on appelle la culture physique. Il arrive que le cerveau reste en jachère complète, on parle alors de culturisme. Le mot « culture » a la même racine que le mot « culte  », ce qui se conçoit bien : l’action de se cultiver suppose une certaine aptitude au respect, un pouvoir de vénération.
Si le culte du corps a ses adeptes, ceux qui s’adonnent à la poésie et aux arts auront plutôt un livre-culte, un film-culte, un auteur-culte.
Malgré tout, la culture ne jouit pas forcément d’un grand prestige. Certains sortent même leur revolver à sa seule évocation, soupçonnant qu’elle pourrait avoir quelque chose à voir avec la vie. Plus généralement, on oppose la culture à la nature, pour souligner parfois le caractère artificiel ou pernicieux des acquisitions humaines, face à la spontanéité du bon sauvage. Le mot allemand « Kultur » est d’ailleurs souvent traduit en français par « civilisation », et l’Histoire nous montre en effet que la culture la plus raffinée n’empêche pas qu’un profond malaise s’y installe, et la barbarie avec. D’autre part, on a pu entendre récemment aux informations que la loi sur l’ouverture des pubs londoniens suscitait le débat, parce que le fait de se saouler à mort chaque week-end faisait partie intégrante de la culture britannique. Quand les hooligans de différents pays s’affrontent, on assiste donc sans doute au fameux choc des cultures… On reproche aussi à la culture de n’être qu’un vernis masquant la sottise et la prétention –  c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale. « Tout ce qui flatte le plus notre vanité n’est fondé que sur la culture, que nous méprisons », écrit Vauvenargues. La culture intensive d’un vaste champ, l’engrangement de nombreux savoirs, autrement appelée « érudition », tend par exemple à l’épuisement. L’érudit, reconnaissable à son teint d’endive parce que, comme elle, il ne se cultive pas à l’air libre, a mauvaise presse. Maintenant, quand on dit de quelqu’un : « Oui, il est très cultivé  », c’est à peu près comme de concéder qu’« il est gentil » – bref, un abruti fini. De nos jours, on pratique plutôt la monoculture à rendement immédiat et à rotation rapide : on cultive son réseau, sa forme ou son look, c’est la culture pub.
Mais alors, finirons-nous desséchés sur pied dans un monde inculte ? Comment garder l’âme verte et l’esprit fécond, croiser l’éthique et l’esthétique pour garantir une vaste, une franche culture ? C’est très simple : qu’on soit génie en herbe, graine d’artiste, jeune pousse ou belle plante – avec pour terreau la mémoire, la curiosité, l’ardeur –, secret ou bien ouvert à tous vents, il faut cultiver son jardin. Allez, pas d’hésitation : Voltaire, c’est culte !
 
Camille Laurens
par Mes Dés publié dans : apologue
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