Denis Diderot :"C'est manquer son but que d'amuser et de plaire lorsqu'on peut instruire et toucher"...[ blog destiné aux élèves de Première qui veulent réviser et approfondir les objets d'étude au programme de Français.]
Lettre à Michel Ragon. Coll. Musée de l’Abbaye Sainte-Croix, Les Sables d’Olonne © Annie Chaissac-Raison
[2 juin 1949]
Cher Michel Ragon, je ne pense pas que les autodidactes doivent suivre Jean Dubuffet car pour mettre en peinture de tels graffitis il faut être du métier, savoir à un haut degré donner du relief car enlever le relief des tableaux de Dubuffet et vous verrez ce qu’il en restera. (Faites-en raboter un pour voir). Jean Dubuffet est le roi du relief et c’est pourquoi il a pu se permettre cette fantaisie de faire du tableau avec pareil dessin. Dix mille autres s’y seraient cassé le cou mais lui y a pleinement réussi. L’autodidacte doit plutôt porter ses regards vers Picasso mais en bâtissant des personnages avec encore pkus de formes car l’abondance de forme supplée au manque de savoir pour le relief. Quant à Magnelli, je trouve sa formule presque imbécile. J’ai fait des dessins comme ça vers 1943 et peut me rendre compte. C’est un vrai enfantillage, ce qui ne serait rien si ça rendait mieux. Je trouve que les formes doivent s’emboîter à la diable même mais un dessin n’est pas une " vis sans fin " sinon il y a vice. Cette peinture que je vous disais avoir plu à Dubuffet m’a poussé à en peindre une autre qui est mon plus récent tableau en date d’aujourd’hui 2 juin (49). Il plait à ma femme qui y voit des bouquets et elle trouve que c’est mon meilleur tableau ces temps-ci. Vous me direz si vous avez reçu mes 10 petites choses que j’espère avoir choisies assez caractéristiques avec mon pendule. Si elle vous plaisent c’est tout ce que je demande et aussi que vous les prêtiez à l’occasion à ceux qui voudraient les exposer. Ma femme qui est une fée n’en est pas moins maladroite pour se servir des couteaux et je vivais dans la crainte qu’elle se blesse. Ça vient de lui arriver à cause d’un caramel qu’elle avait fait et qui était resté collé au fond d’un plat. C’est en cherchant à le décoller que la lame lui est profondément entrée dans la paume de la main. J’ai écrit ces temps-ci un poème sur un calvaire qui n’est pas encore frayé et un autre inspiré par un noble châtelain du coin qui chie dans sa culotte après boire. Il y est question de la " soubrette qu’on revit au lavoir et de l’eau merdeuse devient son miroir " etc. J’y dis aussi que " le battoir (ou tapoir) en main elle donnait la fessée à vide avide d’en finir . Et l’eau avide de pureté " etc. etc. Et aussi un autre que m’a inspirée la dernière maladie du curé qui m’a aussi inspiré une lettre dessin-dessin adressée à l’adjoint au maire et ainsi conçue : " Dieu soit loué, Monsieur le curé se remplume. Mais la porte de son presbytère a toujours aussi mauvaise mine. Quel problème que celui de la peinture ". (...) Amitiés g. chaissac