Denis Diderot :"C'est manquer son but que d'amuser et de plaire lorsqu'on peut instruire et toucher"...[ blog destiné aux élèves de Première qui veulent réviser et approfondir les objets d'étude au programme de Français.]
Texte A : - Francis Jammes : Prière pour aller au Paradis avec les ânes (Le Deuil des primevères, 1901)
Texte B : Guy Goffette : Prière pour aller au paradis avec Jammes (Le Pêcheur d'eau, 1995)
Texte C : Gérard Genette, « La littérature au second degré », Palimpsestes.1982
Texte D Annexe - Jacques Borel : postface au recueil de Guy Goffette Éloge pour une cuisine de province (1988).
QUESTIONS SUR LES DOCUMENTS : sujet 2 4 POINTS
Le texte B constitue, selon le mot inventé par Goffette une dilecture du texte A..(voir Texte C).
Choisissez quatre traces de réécriture présentes dans le poème de Guy Goffette et caractérisez brièvement les transformations opérées.
TRAVAIL D’ÉCRITURE sujet 2 AU CHOIX 16 POINTS
Dissertation :
L’écrivain pour composer son œuvre ne s’inspire-t-il que des textes antérieurs ?
Vous répondrez à cette question en appuyant votre réflexion sur les documents du corpus, sur l’œuvre intégrale étudiée en cours sur vos connaissances littéraires et vos lectures personnelles.
Commentaire littéraire :
Vous ferez le commentaire littéraire des vers 50 à 70 du poème de Guy Goffette
« À présent, Jammes, qu'au carrefour du paradis,
tu règles la circulation – Priorité…..
…………………..entre les bras du vieux poète délicieux. »
Ecriture d’invention :
Au cours de vos études, vous avez découvert un écrivain qui vous a enthousiasmé. Ecrivez le texte (sous forme de lettre, de prière ou de poème) que vous aimeriez lui adresser pour le remercier de vous avoir introduit dans son univers. Vous développerez votre « dilecture » en adoptant un ton témoignant de votre enthousiasme et en évoquant les aspects de sa création qui vous ont le plus touché.
Ce texte – bien structuré- comportera un minimum de deux pages.
Texte A : - Francis Jammes : Prière pour aller au Paradis avec les ânes (Le Deuil des primevères, 1901)
Le poète Francis Jammes (1868-1938) a vécu toute sa vie au pied des Pyrénées, principalement à Orthez.]
Lorsqu'il faudra aller vers Vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j'irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n'y a pas d'enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d'un brusque mouvement d'oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles...
Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j'aime tant, parce qu'elles baissent la tête
doucement, et s'arrêtent en joignant leurs petits pieds
d'une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J'arriverai suivi de leurs milliers d'oreilles,
suivi de ceux qui portèrent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l'on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s'y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu'avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l'amour éternel.
Texte B : Guy Goffette : Prière pour aller au paradis avec Jammes (Le Pêcheur d'eau, 1995)
[Guy Goffette est né en 1947 dans la Lorraine belge].
N'importe si Dieu a de la barbe qui grésille
comme du vieux tabac de sacristie (c'est un peu
cette odeur-là de suif ou de saindoux brûlé
qui tient le fond de la mémoire et qui l'empêche
de sombrer tout à fait dans les dorures et dans
l'oubli)
ou s'il est glabre1, s'il fleure le savon
de Marseille ou d'Anvers - j'invente naturellement
mais est-ce qu'on sait ? On est devenu si savant
aujourd'hui de tous côtés qu'il n'y a plus moyen
de penser librement de travers comme un nuage
en passant qui oublie de pleuvoir et attrape
un zéro dans son bulletin de météorologie -
n'importe donc si le bon Dieu a des bajoues
et du ventre, s'il a soif et se pâme devant
un ballon2 de rouge au goût de myosotis
et d'orties, ou s'il n'est qu'un bond de la lumière
entre les galaxies (s'il y a des lapins là-haut
et s'ils sont bleus dans ta bruyère qu'on entend
parfois trembler la nuit quand les poules du Père
Fouettard sont couchées, qui le sait, dites, qui ?)
du moins ne porte-t-il pas un autre étendard
que celui du vent frais. La Légion d'honneur,
il s'en balance bien, et Francis dont l'Académie3
n'a pas voulu a fait de même, lissant sa barbe
de sacristain - les clochettes, il y en a partout
dans les prairies, qui tintent en ce moment, ça suffit
aux bêtes pour que le ciel les reconnaisse et
leur ouvre une porte qui n'est dérobée qu'aux yeux.
Jammes, s'il a mis dans son vin un peu trop d'eau
de Lourdes4, c'est que la vie est un rude chemin
pour qui marche dans son ombre comme dans un livre
de botanique et n'a d'autre fortune que des noms
fleuris qui n'ont pas cours en bourse et pas d'entrée
chez les fleuristes des capitales et des rois.
Ô Jammes, elle était donc si profonde la plaie
ouverte en ton cœur un soir d'été plein d'abeilles
par la tant belle nue5 quand elle partit avec
un monsieur qui est en résidence à Suez
qu'il ait fallu toute l'eau du Gave et le baptiste6
Claudel7, et Gide7 en acolyte, rien de moins,
pour encalminer8 l'amer en son île, ô vieux
Christophe Colomb aux prises avec le feu d'Orthez,
et réparer le trou du cœur avec des feuilles
comme la haie des poules après la percée
du renard d'or. C'est un peu grâce à lui du reste,
comme s'il avait laissé une griffe dans ta chaussure,
que ton vers continue de boiter sur les chemins
du ciel.
À présent, Jammes, qu'au carrefour du paradis,
tu règles la circulation - Priorité
aux jeunes filles pâles et nues, aux ânes qui sourient !
ferme les yeux, je t'en prie, sur le malotru
qui roule à gauche et prend des chemins de traverse
pour dire cette vie à vau-l'eau qui le dépasse
de tous côtés comme un champ par l'orage en plein
midi, et le ciel est au bas du talus, et
sa foi d'enfant, ce grand jeu d'images tressautantes
que grand-père lui détaillait. Ferme les yeux,
Jammes, pour qu'au jour dit la route me soit ouverte,
que le gosse d'hier debout sur son vélo,
ayant repris mon vieux fonds de commerce, triomphe
enfin du doute, du mal amour et de l'oubli.
Ô Seigneur qui dormez entre la camomille
et le sainfoin, laissez-moi donc dans votre attente
croire au paradis des ânes, et qu'il me sera
donné à moi aussi, par un jour de pluie bleue,
de braire tout doucement sur la grimpette étroite
qui borde les nuages et qui mène tout droit
entre les bras du vieux poète délicieux.
1. Glabre : sans barbe.
2. Un ballon : un verre.
3. L'Académie : il s'agit de l'Académie française.
4. L'eau de Lourdes : l'eau bénite de la grotte des apparitions, au bord du Gave, le torrent qui passe à Lourdes.
5. "La tant belle nue" : alors que le poète vivait un amour partagé, les parents de la jeune fille s'opposent au mariage et lui font épouser un homme riche. La crise vécue alors par Jammes débouchera sur sa conversion au catholicisme.
6. Le baptiste : qui baptise ou donne le baptême chrétien.
7. Écrivains français contemporains de Francis Jammes. Claudel était un fervent catholique.
8. Encalminer : Terme de marine. Immobiliser par manque de vent.
Texte C : Gérard Genette, « La littérature au second degré », Palimpsestes.1982
Un palimpseste est un parchemin dont on a gratté la première inscription pour en tracer une autre, qui ne la cache pas tout à fait, en sorte qu'on peut y lire, par transparence, l'ancien sous le nouveau. On entendra donc, au figuré, par palimpsestes (plus littéralement : hypertextes), toutes les œuvres dérivées d'une œuvre antérieure, par transformation ou par imitation. De cette littérature au second degré, qui s'écrit en lisant, la place et l'action dans le champ littéraire sont généralement, et fâcheusement, méconnues. On entreprend ici d'explorer ce territoire. Un texte peut toujours en lire un autre, et ainsi de suite jusqu'à la fin des textes. Celui-ci n'échappe pas à la règle : il l'expose et s'y expose. Lira bien qui lira le dernier.
Texte D Annexe - Jacques Borel : postface au recueil de Guy Goffette Éloge pour une cuisine de province (1988).
« Certains lecteurs s'étonneront peut-être de la place réservée par le poète, dans cette œuvre en cours, à ce qu'il appelle lui-même ses « dilectures1 ». Ils seront tentés d'y voir, à tort, il va sans dire, une sorte de timidité - de ce doute qui est parfois la rançon de l'admiration, - comme si, au lieu de se mesurer de front avec sa propre expérience, le poète eût besoin de ces garants, de ces figures tutélaires2 qui s'y accordent et en répondent, qui l'attestent. C'est devenu un lieu commun que de dire que les œuvres ne naissent pas, jamais, d'un contact avec le réel, mais de l'horizon avant elle de toutes les œuvres...»
1. dilectures : mot valise résultant de l'association de dilection (amour pour le prochain, tendresse) et de lecture. Le poète Guy Goffette consacre une part de son recueil à des poèmes inspirés par l'admiration qu'il a pour d'autres poètes qui l'ont précédé.
2. tutélaires : protectrices.