Denis Diderot :"C'est manquer son but que d'amuser et de plaire lorsqu'on peut instruire et toucher"...[ blog destiné aux élèves de Première qui veulent réviser et approfondir les objets d'étude au programme de Français.]
[D. JUAN en habit de campagne, SGANARELLE en Medecin.]
SGANARELLE.
Je veux sçavoir un peu vos pensées à fonds. Est-il possible que vous ne croyez point du tout au Ciel?
D. JUAN.
Laissons cela.
SGANARELLE.
C'est-à-dire que non; et à l'Enfer?
D. JUAN.
Eh.
SGANARELLE.
Tout de mesme; et au Diable s'il vous plaist?
D. JUAN.
Oüy, oüy.
SGANARELLE.
Aussi peu; ne croyez-vous point l'autre vie?
D. JUAN.
Ah, ah, ah.
SGANARELLE.
Voila un homme que j'auray bien de la peine à convertir. Et, dites-moy un peu, [le Moine bourru, qu'en croyez-vous? eh!
D. JUAN.
La peste soit du fat.
SGANARELLE.
Et voyla ce que je ne puis souffrir, car il n'y a rien de plus vray que le Moine bourru; et je me ferois pendre pour celuy-là; mais] encore faut-il croire quelque chose [dans le monde], qu'est-ce [donc] que vous croyez?
D. JUAN.
SGANARELLE.
Oüy.
D. JUAN.
Je croy que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.
SGANARELLE.
La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voila; vostre religion, à ce que je vois, est donc l'aritmetique; il faut avoüer qu'il se met d'étranges folies dans la teste des hommes, et que pour avoir bien estudié on en est bien moins sage le plus souvent; pour moy, Monsieur, je n'ay point estudié comme vous, Dieu mercy, et personne ne sçauroit se vanter de m'avoir jamais rien appris, mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je voy les choses mieux que tous les livres, et je comprens fort bien que ce monde, que nous voyons, n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuict. Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce Ciel que voilà là-haut, et si tout cela s'est basty de luy-mesme; vous voilà vous par exemple, vous estes là; est-ce que vous vous estes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que vostre pere ait engrossé vostre mere pour vous faire? pouvez-vous voir toutes les inventions, dont la machine de l'homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est ageancé l'un dans l'autre? ces nerfs, ces os, ces veines, ces arteres, ces... ce poumon, ce coeur, ce foye, et tous ces autres ingrediens qui sont là et qui... oh dame, interrompez-moy donc si vous voulez, je ne sçaurois disputer si l'on ne m'interrompt, vous vous taisez exprés, et me laissez parler par belle malice.
D. JUAN.
J'attends que ton raisonnement soit finy.
SGANARELLE.
Mon Raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme quoy que vous puissiez dire, que tous les sçavans ne sçauroient expliquer; cela n'est-il pas merveilleux que me voilà icy, et que j'aye quelque chose dans la teste qui pense cent choses differentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut! je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au Ciel, baisser la teste, remuer les pieds, aller à droit, à gauche, en avant, en arriere, tourner... [Il se laisse tomber en tournant.]
D. JUAN.
Bon voila ton raisonnement qui a le nez cassé.
SGANARELLE.
Morbleu, je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous; croyez ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damné!