Denis Diderot :"C'est manquer son but que d'amuser et de plaire lorsqu'on peut instruire et toucher"...[ blog destiné aux élèves de Première qui veulent réviser et approfondir les objets d'étude au programme de Français.]
[D. JUAN, SGANARELLE.]
D. JUAN.
Et bien, je te donne la liberté de parler, et de me dire tes sentimens.
SGANARELLE.
En ce cas, Monsieur, je vous diray franchement que je n'approuve point vostre methode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous costez comme vous faites.
D. JUAN.
Quoy? tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu'on renonce au monde pour luy, et qu'on n'ait plus d'yeux pour personne? La belle chose de vouloir se picquer d'un faux honneur d'estre fidelle, de s'ensevelir pour toûjours dans une passion, et d'estre mort dés sa jeunesse, à toutes les autres beautez qui nous peuvent frapper les yeux: non, non, la constance n'est bonne que pour des ridicules, toutes les Belles ont droit de nous charmer, et l'avantage d'estre rencontrée la premiere, ne doit point dérober aux autres les justes pretentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour moy, la beauté me ravit par tout où je la trouve; et je cede facilement à cette douce violence, dont elle nous entraisne; j'ay beau estre engagé, l'amour que j'ay pour une belle, n'engage point mon ame à faire injustice aux autres; je conserve des yeux pour voir le merite de toutes, et rends à chacune les hommages, et les tributs où la nature nous oblige. Quoy qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout ce que je voy d'aimable, et dés qu'un beau visage me le demande, si j'en avois dix mille, je les donnerois tous. Les inclinations naissantes aprés tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à reduire par cent hommages le coeur d'une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrés qu'on y fait; à combatre par des transports, par des larmes, et des soûpirs, l'innocente pudeur d'une ame, qui a peine à rendre les armes; à forcer pied à pied toutes les petites resistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur, et la mener doucement, où nous avons envie de la faire venir. Mais lors qu'on en est maistre une fois, il n'y a plus rien à dire, ny rien à souhaiter, tout le beau de la passion est finy, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos desirs, et presenter à nostre coeur les charmes attrayants d'une conqueste à faire. Enfin, il n'est rien de si doux, que de triompher de la resistance d'une belle personne; et j'ay sur ce sujet l'ambition des Conquerants, qui volent perpetuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se resoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui puisse arrester l'impetuosité de mes desirs, je me sens un coeur à aimer toute la terre; et comme Alexandre, je souhaiterois qu'il y eust d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquestes amoureuses.
SGANARELLE.
Vertu de ma vie, comme vous debitez; il semble que vous ayez appris cela par coeur, et vous parlez tout comme un Livre.
D. JUAN.
Qu'as-tu à dire là-dessus?
SGANARELLE.
Ma foy, j'ay à dire... je ne sçay; car vous tournez les choses d'une maniere, qu'il semble que vous avez raison, et cependant il est vray que vous ne l'avez pas. J'avois les plus belles pensées du monde, et vos discours m'ont broüillé tout cela; laissez faire, une autre fois je mettray mes raisonnemens par écrit, pour disputer avec vous.