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Denis Diderot :"C'est manquer son but que d'amuser et de plaire lorsqu'on peut instruire et toucher"...[ blog destiné aux élèves de Première qui veulent réviser et approfondir les objets d'étude au programme de Français.]

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Préface de La Force des Choses (1963)

    J’ai dit pourquoi, après les Mémoires d’une jeune fille rangée, je décidai de poursuivre mon autobiographie. Je m’arrêtai, à bout de souffle, quand je fus arrivée à la libération de Paris; j’avais besoin de savoir si mon entreprise intéressait. Il parut que oui; cependant, avant de la reprendre, de nouveau j’hésitai. Des amis, des lecteurs m’aiguillonnaient: "Et alors? Et après? Où en êtes-vous maintenant? Finissez-en: vous nous devez la suite…" Mais, au-dehors comme en moi-même, les objections ne m’ont pas manqué: "C’est trop tôt: vous n’avez pas derrière vous une œuvre assez riche…" Ou bien: "Attendez de pouvoir dire tout: des lacunes, des silences, ça dénature la vérité." Et aussi: "Vous manquez de recul." Et encore: "Finalement, vous vous livrez davantage dans vos romans." Rien de tout cela n’est faux: mais je n’ai pas le choix. L’indifférence, sereine ou désolée, de la décrépitude ne me permettait plus de saisir ce que je souhaite capter: ce moment où, à l’orée d’un passé encore brûlant, le déclin commence. J’ai voulu que dans ce récit mon sang circule; j’ai voulu m’y jeter, vive encore, et m’y mettre en question avant que toutes les questions se soient éteintes. Peut-être est-il trop tôt; mais demain il sera sûrement trop tard.
    "Votre histoire, on la connaît, m’a-t-on dit aussi, car à partir de 44 elle est devenue publique." Mais cette publicité n’a été qu’une dimension de ma vie privée et, puisqu’un de mes desseins est de dissiper des malentendus, il me semble utile de raconter celle-ci en vérité. Mêlée beaucoup plus que naguère aux événements politiques, j’en parlerai davantage; mon récit n’en deviendra pas plus impersonnel; si la politique est l’art de "prévoir le présent", n’étant pas spécialiste, c’est d’un présent imprévu que je rendrai compte: la manière dont au jour le jour l’histoire s’est donnée à moi est une aventure aussi singulière que mon évolution subjective.
    Dans cette période dont je vais parler, il s’agissait de me réaliser et non plus de me former; visages, livres, films, des rencontres que j’ai faites, importantes dans leur ensemble, presque aucune ne me fut essentielle: lorsque je les évoque, ce sont souvent les caprices de ma mémoire qui président à mon choix, il n’implique pas nécessairement un jugement de valeur. D’autre part, les expériences que j’ai décrites ailleurs – mes voyages aux U.S.A., en Chine – je ne m’y attarderai pas, alors que je relaterai en détail ma visite au Brésil. Certainement ce livre s’en trouvera déséquilibré: tant pis. De toute façon je ne prétends pas qu’il soit – non plus que le précédent – une œuvre d’art: ce mot me fait penser à une statue qui s’ennuie dans le jardin d’une villa; c’est un mot de collectionneur, un mot de consommateur et non de créateur. Je ne songerais jamais à dire que Rabelais, Montaigne, Saint-Simon ou Rousseau ont accompli des œuvres d’art et peu m’importe si on refuse à mes mémoires cette étiquette. Non; pas une
œuvre d’art, mais ma vie dans ses élans, ses détresses, ses soubresauts, ma vie qui essaie de se dire et non de servir de prétexte à des élégances.
    Cette fois encore, j’élaguerai le moins possible. Cela m’étonne toujours qu’on reproche à un mémorialiste des longueurs; s’il m’intéresse, je le suivrai pendant des volumes; s’il m’ennuie, dix pages, c’est déjà trop. La couleur d’un ciel, le goût d’un fruit, je ne les souligne pas par complaisance à moi-même: racontant la vie de quelqu’un d’autre, je noterais avec la même abondance, si je les connaissais, ces détails qu’on dit triviaux. Non seulement c’est par eux qu’on sent une époque et une personne en chair et en os: mais, par leur non-signifiance, ils sont dans une histoire vraie la touche même de la vérité; ils n’indiquent rien d’autre qu’eux-mêmes et la seule raison de les relever, c’est qu’ils se trouvaient là: elle suffit.
    Malgré mes réserves qui valent aussi pour ce dernier volume – impossible de dire tout – des censeurs m’ont accusée d’indiscrétion; ce n’est pas moi qui ai commencé: j’aime mieux fureter moi-même dans mon passé que de laisser ce soin à d’autres.
    On m’a en général reconnu une qualité à laquelle je m’étais attachée : une sincérité aussi éloignée de la vantardise que du masochisme. J’espère l’avoir gardée. Je l’exerce depuis plus de trente ans dans mes conversations avec Sartre, me constatant au jour le jour sans vergogne ni vanité, comme je constate les choses qui m’entourent. Elle m’est naturelle, non par une grâce singulière, mais à cause de la manière dont j’envisage les gens, moi comprise. Notre liberté, notre responsabilité, j’y crois, mais, quelle qu’en soit l’importance, cette dimension de notre existence échappe à toute description; ce qu’on peut atteindre, c’est seulement notre conditionnement; je m’apparais à mes propres yeux comme un objet, un résultat, sans qu’interviennent dans cette saisie les notions de mérite ou de faute; si par hasard, le recul
aidant, un acte me semble plus ou moins heureux ou regrettable, il m’importe en tout cas beaucoup plus de le comprendre que de l’apprécier; j’ai plus de plaisir à me dépister qu’à me flatter car mon goût de la vérité l’emporte, de loin, sur le souci que j’ai de ma figure: ce goût lui-même s’explique par mon histoire et je n’en tire aucune gloire. Bref, du fait que je ne porte aucun jugement sur moi, je n’éprouve nulle résistance à tirer au clair ma vie et moi-même; du moins dans la mesure où je me situe dans mon propre univers: peut-être mon image projetée dans un autre monde – celui des psychanalystes par exemple – pourrait-elle me déconcerter ou me gêner. Mais si c’est moi qui me peins, rien ne m’effraie.
    Il faut évidemment s’entendre sur mon impartialité. Un communiste, un gaulliste raconteraient autrement ces années; et aussi un manœuvre, un paysan, un colonel, un musicien. Mais mes opinions, convictions, perspectives, intérêts, engagements sont déclarés: ils font partie du témoignage que je porte à partir d’eux. Je suis objective dans la mesure, bien entendu, où mon objectivité m’enveloppe.
    Comme le précédent, ce livre demande au lecteur sa collaboration: je présente, en ordre, chaque moment de mon évolution et il faut avoir la patience de ne pas arrêter les comptes avant la fin. On n’a pas le droit par exemple, comme l’a fait un critique, de conclure que Sartre aime Guido Reni, parce qu’il l’aima à dix-neuf ans. En fait, seule la malveillance dicte ces étourderies et contre elle je n’entends pas me prémunir: au contraire, ce livre a tout ce qu’il faut pour la susciter et je serais déçue s’il ne déplaisait pas. Je serais déçue aussi s’il ne plaisait à personne et c’est pourquoi j’avertis que sa vérité ne s’exprime dans aucune de ses pages mais seulement dans leur totalité.
    On m’a signalé dans La Force de l’âge beaucoup de menues erreurs et deux ou trois sérieuses;
malgré tous mes soins, dans ce livre aussi je me serai certainement trompée souvent. Mais je répète que jamais je n’ai délibérément triché.

 

Simone de Beauvoir (1908-1986)
Préface de La Force des Choses (1963)
 

   

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