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Denis Diderot :"C'est manquer son but que d'amuser et de plaire lorsqu'on peut instruire et toucher"...[ blog destiné aux élèves de Première qui veulent réviser et approfondir les objets d'étude au programme de Français.]

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Changer fort

  1. Un emprunt encore : Jean Véronis  

Lexique: Ca change fort

Vous avez certainement vu la première affiche de campagne de Ségolène Royal, avec ce slogan étonnant : Pour que ça change fort. Son adversaire adoucit les mots, s'offrant un (adjectif) tranquillisant. Elle, les durcit... Cette campagne électorale sera décidément une campagne intéressante pour le linguiste ! Les uns et les autres se piquent des mots, se renvoient des formules, et s'en amusent manifestement dans une espèce de tango linguistico-médiatique, fait, comme la danse du même nom, de codes subtils et de figures improvisées. Seule différence, cette danse-là ne finira sans doute pas par un abrazo final : je doute que les protagonistes s'enlacent langoureusement le soir du 22 avril.

L'affiche est aussi  sur ce site



Changer fort. Il y a quelque chose d'insolite et de légèrement dérangeant dans cette expression, ne trouvez-vous pas ? On ne sait pas trop si on est dans le parler «djeunz» ou dans la faute de français (non, pitié, ne vous jetez pas sur les commentaires pour dire que c'est la même chose !). Pourtant, que peut-on réellement reprocher dans cet accouplement d'un adverbe et d'un verbe ? Fort est parfaitement légitime comme adverbe d'intensité : il pleut fort, je crie fort, tu frappes fort... Ces phrases ne nous choquent pas, et semblent même être parmi les plus familières du français. D'où vient alors ce curieux malaise que provoque le changement fort ?

On entre ici dans les zones d'ombre de la grammaire et du lexique, que les linguistes ont à vrai dire fort peu étudiées. Certains mots ont des affinités avec d'autres, des préférences... Violer ces liaisons privilégiées ne conduit pas à la faute, mais à l'étrangeté -- une étrangeté qui peut parfois être créative, les meilleurs auteurs l'ont exploitée. Le phénomène s'appelle collocation (rien à voir avec le partage d'appartements entre étudiants, encore que là aussi, probablement, les affinités soient importantes).

Je n'essaierai pas de vous en donner une définition précise. Je serais bien en peine : il y en a autant que de linguistes, et honnêtement, aucune ne tient vraiment la route. Prenons plutôt quelques exemples. Continuons avec l'expression de l'intensité, puisque nous y sommes, mais n'importe quel autre secteur du langage pourrait faire l'affaire. En français, on parle communément de fortes pluies, de vents violents, de grands fumeurs, de lourds bilans, de gros rhumes ou de cafés corsés. Ces expressions coulent dans nos oreilles comme un ruisseau calme dans un pré... Sauf qu'elles sont parfaitement arbitraires. En anglais, les pluies, les bilans et les fumeurs sont lourds (heavy rain, heavy smoker, heavy toll), les vents et les cafés sont forts (strong wind, strong coffee) et les rhumes mauvais (bad cold). Rien n'interdit vraiment en français d'avoir de lourdes pluies, de gros vents ou des cafés violents, mais on entre dans un zone floue, qui va du légèrement étrange à l'insolite, et conduit parfois même au contre-sens : les fumeurs peuvent être lourds ou violents, mais c'est probablement une autre histoire. Ces collocations font partie de la compétence linguistique que nos acquérons très tôt dans notre enfance, sans que jamais on nous l'apprenne, un peu comme le genre des mots : le soleil et la lune, le changement et la rupture. Voilà, c'est comme ça. Les dictionnaires (français du moins, sauf
rare exception) n'en donnent pas le répertoire. Pourtant, c'est une des zones de difficulté majeure pour les apprenants d'une langue. Vous en avez peut-être vous-même fait la cuisante expérience. Les mauvaises associations provoquent généralement l'incompréhension chez vos interlocuteurs à l'étranger, quand ce n'est pas l'hilarité.

Alors, changer fort, pourquoi pas ? La collocation standard en français est changement radical... Mais bon, Pour que ça change radicalement, je reconnais que ça ne marche pas fort du point de vue de la com. Et puis, les mauvais plaisantins se moqueraient aussitôt du radical... socialiste !

Pourquoi pas, donc ? La politique a le droit de faire de la poésie. Mais un changement fort, c'est proche d'une rupture tranquille, non ? Vous croyez qu'on va s'y retrouver ?

En tous cas, chez les agences de com, ça rame sec en ce moment (ou ça pédale dur, comme vous voulez), et ça craint grave.

Jean Véronis (12/13/2006 09:54:00 AM) Lien Permanent

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M
Excellent, excellent...Cela donne une explication à ce sentiment étrange que j'avais par rapport à ce slogan. Je connaissais pas la notion de collocation même si, comme monsieur Jourdain et la prose, je faisais de la colloc' sans le savoir (!)Pour ce qui est de la "rupture tranquille" de Nicolas Sarkozy, c'est un peu comme le slogan de VGE en 1974 "le changement dans la continuité": ce sont des oxymores, il me semble, non ?Je ne fais pas le malin car mes connaissances en linguistes sont à peu près équivalentes des compétences en psychologie d'un animateur d'émissions pour D'jeuns à la radio...Mais c'est vrai, j'aime bien ce type d'analyse...
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B
Quand j'ai entendu "La rupture tranquille" je me suis dit qu'on avait le slogan nez rouge de la campagne, mais j'avou que "Pour que ca change fort !" est pas loin derriere (et une faute de francais pour une ex ministre de l'education ca le fait moyen)
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M
Oui Bastien ! Si seulement elle ne faisait pas de fautes de démocratie !