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Denis Diderot :"C'est manquer son but que d'amuser et de plaire lorsqu'on peut instruire et toucher"...[ blog destiné aux élèves de Première qui veulent réviser et approfondir les objets d'étude au programme de Français.]

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Les Lumières vues par un iconoclaste

Critique

LE MONDE | 06.12.06 | 16h54 ? Mis à jour le 06.12.06 | 16h54

Dans Aveuglantes Lumières, Régis Debray adopte la forme brève, si fort goûtée de Voltaire et du Paris de Louis XV, pour descendre en flammes le XVIIIe siècle et son mythe

 Genre profane pour un geste sacrilège. Régis Debray pamphlétaire ne se contente plus de tourner en dérision la "tentation de Venise", ou de décrire la désécration du Festival d'Avignon, il s'attaque à l'idole fondatrice de sa propre tribu de gauche : les Lumières. L'université de Jules Ferry, dans le sillage de Michelet, porta sur le pavois le "grand siècle" français de l'émancipation des esprits. Sous la IVe République, le puissant Parti communiste fit des Lumières l'ancien testament du marxisme, évangile scientifique de toutes les libérations.

Dans la Ve tardive, un choeur unanime de gauche et de droite invoque les Lumières. Sur fond mondial de peurs et de haines, cette unanimité bien-pensante ne dit rien qui vaille au médiologue Debray. Ses amis Tzvetan Todorov et Elisabeth Badinter organisent-ils à la BNF une grande expo à la gloire des Lumières ? Il en fait un reportage dévastateur. En toute révérence pour un récent disparu, il s'en prend à Jean-François Revel, selon lui psychorigide à la façon des philosophes des Lumières. Grand célébrant de Voltaire, de Vivant Denon, de Sade et de l'Année Mozart, Philippe Sollers n'est pas nommé, mais il est dans sa ligne de mire. Ne sont pas épargnés non plus les prêtres et prêtresses laïques du Musée du quai Branly, qui esthétisent, en une Wunderkammer (cabinet des curiosités) typique des Lumières, de somptueux outils magiques ou religieux arrachés, certes, à la destruction, mais aussi à leur fonction native.

Improvisation orale, prenant occasion d'actualités du Zeitgeist (esprit du temps), cet essai n'en construit pas moins un réquisitoire charpenté contre les étroitesses et les tartuferies du XVIIIe siècle en soi, et contre les alibis que cette utopie rétrospective fournit non seulement à l'intelligence hexagonale, mais aussi à l'italienne (allusion est faite à un récent concert pro-Lumières dans les pages Culture du quotidien italien La Repubblica), voire à l'européenne (l'"espace communicationnel" ressuscité des Lumières par Jürgen Habermas) et à l'américaine (la "fin de l'histoire", l'hégémonie "bienveillante" de l'Empire du Bien prônée par les "think tanks" de Washington).

Le XVIIIe siècle en soi, Debray le décrit en termes swiftiens : îlot de paix relative, peuplé de Lilliputiens peu nombreux et où une minuscule aristocratie cosmopolite de la naissance et du talent, disposant de la domesticité, des moyens de communication, du loisir et des plaisirs peut se représenter l'avenir de l'humanité s'éclairant à son image. Le Français et l'Autrichien archétypes, Voltaire et Mozart, lui paraissent incarner les deux extrêmes de rouerie et de mélodie qui s'ébrouèrent dans cette courte parenthèse de l'histoire. Au temps de la délocalisation, de la globalisation, de la surpopulation, de la démocratie communicationnelle et des massacres ethniques, les narcisses penchés sur ce miroir pré-1793 sont des autruches, la tête enfoncée dans le sable.

En définitive, ce que l'auteur de Dieu, un itinéraire (Odile Jacob, 2001) reproche aux Lumières du XVIIIe, tant anglaises que françaises ou kantiennes, et à leurs anachroniques disciples qui en rajoutent, c'est l'hypocrisie de leur éthique de l'homme universel et abstrait, génératrice par contrecoup d'individus d'autant plus fanatiques, meurtriers et crédules pour rien qu'ils ont été atrophiés de leur appétit naturel de symboles, de leur soif de sacré, de leur besoin de croire, toutes vocations impures et imparfaites, mais vives et élémentaires, pour le pire mais aussi pour le meilleur, à la vie en commun. Secouée, la béate philanthropie du lecteur sera-t-elle ébranlée ? En exorde et en péroraison, il aura du moins appris d'excellentes nouvelles du vieux sage de Saint-Florent, notre Julien Gracq, dont Debray nous rapporte quelques réjouissants fioretti.

 AVEUGLANTES LUMIÈRES de Régis Debray. Gallimard, 204 pages, 16,90 ?.

Marc Fumaroli

Article paru dans l'édition du 07.12.06

 

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