Denis Diderot :"C'est manquer son but que d'amuser et de plaire lorsqu'on peut instruire et toucher"...[ blog destiné aux élèves de Première qui veulent réviser et approfondir les objets d'étude au programme de Français.]
- Lettre à d'Alembert sur les spectacles (1758)
Quant à l'espèce des Spectacles, c'est nécessairement le plaisir qu'ils donnent, & non leur utilité, qui la détermine . Si l'utilité peut s'y trouver, à la bonne heure; mais l'objet principal est de plaire, &, pourvu que le Peuple s'amuse, cet objet est assez rempli. Cela seul empêchera toujours qu'on ne puisse donner à ces fortes d'etablissemens tous les avantages dont ils seraient susceptibles, & c'est s'abuser beaucoup quel de s'en former une idée de perfection, qu'on ne saurait mettre en pratique, sans rebuter ceux qu'on croit instruire . Voilà d'où naît la diversité des Spectacles, selon les goûts divers des nations. Un Peuple intrépide, grave & cruel, veut des fêtes meurtrières& périlleuses, où brillent la valeur & le sens-froid. Un Peuple féroce & bouillant veut du sang, des combats, des passions atroces. Un Peuple voluptueux veut de la musique & des danses. Un Peuple galant veut de l'amour de la politesse. Un Peuple badin veut de la plaisanterie & du ridicule.Trahit sua quelque voluptas . Il faut, pour leur plaire, des Spectacles qui favorisent leurs penchants, au lieu qu'il en faudrait qui les modérassent.
La Scène, en général, est un tableau des passions humaines, dont l'original est dans tous les coeurs : mais si le Peintre n'avait soin de flatter ces passions, les Spectateurs seraient bientôt rebutés, & ne voudraient plus se voir sous un aspect qui les fit mépriser d'eux-mêmes. Que s'il donne à quelques-unes des couleurs odieuses, c'est seulement à celles qui ne sont point générales, & qu'on hait, naturellement. Ainsi l'Auteur ne fait encore en cela que suivre le sentiment du public; & alors ces passions de rebut sont toujours employées à en faire valoir d'autres, sinon plus légitimes, du moins plus au gré des Spectateurs. Il n'y a que la raison qui ne soit bonne à rien sur la Scène. Un homme sans passions, ou qui les dominerait toujours, n'y saurait intéresser personne; & l'on a déjà remarqué qu'un Stoïcien dans la Tragédie, serait un personnage insupportable: dans la Comédie, il ferait rire, tout au plus.
Qu'on n'attribue donc pas au Théâtre le pouvoir de changer des sentiments ni des moeurs qu'il ne peut que suivre & embellir. Un Auteur qui voudroit heurter le goût général, composerait bientôt pour lui-seul. Quand Moliere corrigea la Scène comique, il attaqua des modes, des ridicules; mais il ne choqua pas pour cela le goût du public,*[* Pour peu qu'il anticipât, ce Moliere lui-même avait peine à se soutenir; le plus parfait de ses ouvrages tomba dans sa naissance, parce qu'il le donna trop tôt, & que le public n'étoit pas mur encore pour le Misanthrope.