Écrire pour produire la lumière dont j’ai besoin.

Écrire pour m’inventer, me créer, me faire exister.

Écrire pour soustraire des instants de vie à l’érosion du temps.

Écrire pour devenir plus fluide. Pour apprendre à mourir au terme de chaque instant. Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.

Écrire pour donner sens à ma vie. Pour éviter qu’elle ne demeure comme une terre en friche.

Écrire pour affirmer certaines valeurs face aux égarements d’une société malade.

la suite

  Un texte de Charles Juliet 

Vendredi 27 avril 2007
un article de Libé http://www.liberation.fr//rebonds/250274.FR.php?utk=0005daea

Deux siècles après, l'hymne national incarne encore le rêve progressiste.

 
 

"Est-ce bien le moment de ressortir «l'hymne de derrière les fagots», suivant la formule cynique du général Bugeaud ? La tempête journalistique et médiatique qui entoura la déclaration de Ségolène Royal pourrait permettre d'en douter. Et cependant, j'y vois une épreuve de vérité bien révélatrice. Pour avoir écrit sur la Marseillaise dans les Lieux de mémoire et introduit en 2000 le livret que Jack Lang, ministre, a fait diffuser dans les écoles, je me sens non point expert mais impliqué, et je lui consacre aussi dans mon ouvrage 1789, l'héritage et la mémoire (1) quelques pages, à vrai dire, assez désabusées, sous la rubrique, «Les symboles meurent aussi».

Et voilà qu'elle refait surface... Devrait-on s'en étonner ? Depuis sa naissance en 1792, notre chant national a une histoire faite de poussées, d'explosions, mais aussi d'oublis ou plutôt d'occultations : cette histoire mouvementée est la rançon d'un héritage trop riche, celui de la France qui bouge. Et le succès comme les infortunes de la Marseillaise tiennent à sa double vocation initiale, chant de la défense de la patrie mais aussi de la Révolution en marche.

A cela, elle doit sa capacité de réveil mais aussi de réappropriations. A tous les moments clés de notre histoire, elle a été invoquée : 1830, 1848... 1871, au pied du mur des Fédérés. Elle a été, certes, instrumentalisée par une droite chauvine, mais elle a aussi accompagné la mobilisation collective de nos grands-parents lors du grand massacre de 1914-1918. Après avoir été anathématisée par la droite antirépublicaine, vue d'en face, Aragon dénonçait dans Hourrah l'Oural «la Marseillaise des marchands de canons». 

Mais doit-on oublier pour autant l'épisode, qui nous est le plus proche et que je ne vois guère évoqué, du Front populaire et de la réconciliation, dans la grande mobilisation antifasciste de 1934-1936, du drapeau rouge et du tricolore ? Rencontre cimentée dans le sang par les combats de la Résistance et de ses héros, dont il est assez inconvenant que certains s'approprient le souvenir.

La voici aujourd'hui en posture bien ambiguë (menacée). Mon grand-père, m'a-t-on dit, en connaissait toutes les strophes ; ma génération, au moins trois ; mes filles, une. Et nous restons sur le verdict médiatique ambigu des joueurs de l'équipe de France la chantant avec application et mérite, la main sur le coeur comme le président Bush, alors que les jeunes la sifflent sur un autre stade. La Marseillaise serait-elle devenue un objet froid, triplement désuète parce qu'on ne connaît plus la Révolution française, qu'on ne se réfère plus à l'autre révolution, celle, disait-on, «qui avance», et qu'on ne brûle plus de voler à la frontière pour y défendre la nation ? Dans l'Europe qui cherche sa voie, quelle place pour la Marseillaise ? Je suis de ceux qui croient qu'elle a encore un message universel à porter, celui de la liberté sans cesse à conquérir.

Et, somme toute, je sais gré à Ségolène Royal de cette initiative intempestive pour toute une partie de la classe politique qui la regarde interloquée comme une scène à la Daumier. Entre ironie et ricanements à droite et oubli, parfois, à gauche d'un héritage historique. Mal pensant, je ne suis pas sûr d'acheter un drapeau tricolore pour le faire flotter «tous les ans au 14 juillet» comme dans une chanson de ma jeunesse, mais je me lève pour la  Marseillaise dont le chant, après deux siècles, perpétue le rêve de la possibilité de changer le monde."

(1) Privat, 2007, 19 ?.

Révolutionnaire «Marseillaise»
Par Michel VOVELLE
QUOTIDIEN : vendredi 27 avril 2007

Michel Vovelle professeur émérite, ancien directeur de l'Institut d'histoire de la Révolution française.




 
 
 
 
 
 
par Mes Dés publié dans : Lumières
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Vendredi 19 janvier 2007

ans un discours prononcé au Panthéon, jeudi 18 janvier, le président de la République a rendu hommage aux Justes, ces Français qui ont sauvé de la déportation des juifs que le pouvoir de Vichy livrait aux nazis, il y a soixante-cinq ans.

 


Il y a soixante-cinq ans, dans l'Europe presque entièrement asservie, la barbarie nazie décide l'exécution de la solution finale. Une idéologie effroyable fait régner la terreur : une idéologie raciste, fondée sur cette croyance criminelle et folle selon laquelle certains hommes seraient par nature "supérieurs" à d'autres. Et cela, au coeur d'un continent qui se considère comme l'aboutissement de la civilisation...

Innombrables sont celles et ceux que les nazis condamnent à mort a priori, à cause de leur origine, comme les Tsiganes, à cause de leurs convictions religieuses ou politiques, de leurs préférences sexuelles, de leur handicap. Mais c'est contre les juifs que se déchaîne avec le plus de cruauté et de violence systématique la folie nazie. Ce sont eux qui payent le tribut le plus effrayant : six millions d'êtres humains assassinés dans des conditions inexprimables. La quasi-disparition des juifs d'Europe. La Shoah.

Comme dans un cauchemar, l'Occident se trouve renvoyé aux temps les plus noirs de la barbarie. A travers la destruction des juifs, c'est au fond toute la civilisation judéo-chrétienne, toute la civilisation européenne, vieille de plusieurs millénaires, qu'Hitler veut abattre : l'invention à Athènes de la démocratie, l'éclosion à Rome d'une civilisation fondée sur le droit, le message humaniste des Lumières au XVIIIe siècle.

En France même, le pays des Lumières et des droits de l'homme, le pays où tant de grands hommes se sont levés pour l'honneur du capitaine Dreyfus, le pays qui a porté Léon Blum à la tête du gouvernement, en France, un sombre linceul de résignation, de lâcheté, de compromissions recouvre les couleurs de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Le pouvoir de Vichy se déshonore, édictant de sa propre initiative, dès le 3 octobre 1940, le sinistre "statut des juifs", qui les exclut de presque toutes les fonctions. Les juifs de France sont d'autant plus stupéfaits de cet antisémitisme d'Etat que leur pays est celui qui, le premier en Europe, dès 1791, leur a accordé les droits des citoyens. Ils aiment leur patrie avec passion. Ils se sont battus pour elle, comme Marc Bloch et tant d'autres, en 1914 et en 1939 : soudain, devant leurs yeux incrédules, la République abdique, rend les armes à Pétain et à Laval, cède la place à une clique revancharde et haineuse.

Voilà soixante-cinq ans, en France, il y a la honte du premier convoi de déportation, le 27 mars 1942. Il y a l'ordonnance allemande du 7 juin et l'ignominie de l'étoile jaune. Il y a le crime irréparable du Vel d'Hiv', les 16 et 17 juillet. Il y a, du 26 au 28 août, la rafle de milliers de juifs étrangers en zone libre.       

Mesdames et Messieurs,

Il y a les ténèbres. Mais il y a aussi la lumière. La France affamée, terrorisée, coupée en deux par la ligne de démarcation, est étourdie par l'ampleur de la défaite. Mais très vite, des voix s'élèvent. Dès le 11 novembre 1940, de Gaulle écrit de Libreville au Congrès juif mondial que le statut des juifs n'aura aucune validité dans la France libre. Il fustige la violation, par Vichy, "des principes de liberté et de justice égale, sur lesquels la République française était fondée". Puis, dans le pire effondrement de notre histoire, alors même que la Wehrmacht semble encore invincible, des Françaises et des Français en très grand nombre vont montrer que les valeurs de l'humanisme sont enracinées dans leurs âmes. Partout, ils accueillent, cachent, sauvent au péril de leur vie des enfants, des femmes, des hommes, persécutés parce qu'ils sont juifs. Dans ce cauchemar éveillé que les juifs vivent depuis 1940, la France, leur France, à laquelle ils ont cru si intensément, n'a pas disparu. Dans les profondeurs du pays, une lueur d'espoir se fait jour. Elle est fragile, vacillante. Mais elle existe.

Il y a cette secrétaire de mairie qui fournit des papiers à des familles juives, et convainc les habitants du village de partager leurs tickets d'alimentation : le courage d'une seule personne a cristallisé la générosité de tous. Il y a ce couple d'hôteliers qui trouve sur le pas de sa porte un homme échappé d'une rafle, affamé et épuisé : ils l'hébergent pendant deux de ces années terribles. Il y a ce boulanger qui reconnaît un adolescent arrêté et avertit le directeur de son école : prévenu, un officier de gendarmerie, membre de la Résistance, libère le jeune homme. Grâce à cette chaîne humaine de solidarité et de courage, une vie est sauvée. Il y a ce professeur de latin qui, jusqu'au bout, tente de protéger l'élève qu'il a présenté au concours général. Il y a cette concierge qui entend le crissement des freins des camions allemands, fait le tour des occupants juifs de son immeuble pour leur dire de rester silencieux derrière leurs portes closes, et les sauve ainsi de la déportation. Il y a le pasteur Trocmé, qui entraîne avec lui, dans l'accueil de centaines de juifs en fuite, tout un village, tout un plateau de Haute-Loire : Le Chambon-sur-Lignon, dont le nom résonne aujourd'hui dans nos coeurs. Il y a ces soeurs qui abritent, dans leurs couvents, dans leurs pensionnats, des enfants juifs. Il y a ces curés savoyards, devenus par la force des choses passeurs professionnels, qui emmènent les réfugiés de l'autre côté de la frontière. Il y a ce général commandant une région militaire qui refuse de prêter sa troupe pour surveiller l'embarquement de déportés, ce qui lui vaut une révocation immédiate. Il y a tous ces paysans, que nous a montrés avec tant d'émotion Agnès Varda, qui accueillent, aiment et protègent de si nombreux enfants.

Il y en a tant et tant d'autres, dans toutes les classes sociales, dans toutes les professions, de toutes les convictions. Des milliers de Françaises et de Français, qui sans s'interroger, font le choix du bien. Quel courage, quelle grandeur d'âme il leur a fallu ! Tous connaissaient les risques encourus : l'irruption brutale de la Gestapo. L'interrogatoire. La torture. Parfois même, la déportation et la mort.

Certains furent reconnus Justes parmi les nations. D'autres resteront anonymes, soit qu'ils aient laissé leur vie en aidant l'autre, soit que, dans leur modestie, ils n'aient même pas songé à faire valoir leurs actes. Certains sont ici aujourd'hui, ainsi que ceux qu'ils ont sauvés. Je les salue tous, avec un infini respect. En France, grâce à cette solidarité agissante, selon le beau mot de Serge Klarsfeld, les Justes ont contribué à protéger les trois quarts de la population juive d'avant-guerre de la déportation, c'est-à-dire d'une mort presque certaine : sur plus de 75 000 déportés, seuls revinrent quelque 2 500 survivants. Et après quelles souffrances indicibles : vous pouvez en témoigner, chère Simone Veil, vous dont le courage, en toute occasion, est un exemple. La majorité des juifs assassinés ont été livrés aux Allemands par Vichy et par les collaborateurs. Mais la plupart des juifs sauvés le furent par des Français.

*

Aujourd'hui, pour cet hommage de la nation aux Justes de France, reconnus ou anonymes, nous sommes rassemblés pour évoquer notre passé, mais aussi pour enrichir notre présent et notre avenir. "Quiconque sauve une vie sauve l'univers tout entier", dit le Talmud, devise qui orne la médaille des Justes. Il faut en comprendre toute la force : en sauvant une personne, chaque Juste a en quelque sorte sauvé l'humanité. Cette mémoire, soyez-en certains, soyez-en fiers, perdurera de génération en génération.

Par ce geste, vous nous incitez aussi à interroger notre conscience. Qu'est-ce qui fait que, confronté à un choix crucial, quelqu'un agit selon son devoir, c'est-à-dire en considérant l'autre pour ce qu'il est, une personne humaine avant tout ? Pour certains Justes, c'est une question de conviction religieuse, et ceux-là, n'en doutons pas, entendent le message de l'Eglise dans sa vérité. D'autres, parfois les mêmes, appartiennent à des groupes longtemps opprimés, comme les protestants, ou sont viscéralement hostiles à la politique de Vichy. Mais, pour tous, c'est une réaction venue du plus profond du coeur, expression la plus haute de ce que l'on nomme la charité.

Toutes et tous, ils ont eu, vous avez eu le courage de voir et de comprendre la détresse avec les yeux du coeur. Ce courage anime Monseigneur Saliège, archevêque de Toulouse, qui a été pour beaucoup dans la prise de conscience des catholiques de France. Infirme, reclus dans son palais épiscopal, il sait pourtant rendre concrètes, dans son admirable lettre pastorale, les souffrances injustifiables endurées par ces êtres coupables du seul crime d'être nés. Ce courage de voir et de comprendre avec les yeux du coeur, on le trouve partout : chez ce voisin d'immeuble, que l'on connaît à peine et qui, sans poser de question, accueille votre famille alors que la milice frappe aux portes.

Vous, Justes de France, vous avez transmis à la nation un message essentiel, pour aujourd'hui et pour demain : le refus de l'indifférence, de l'aveuglement. L'affirmation dans les faits que les valeurs ne sont pas des principes désincarnés, mais qu'elles s'imposent quand une situation concrète se présente et que l'on sait ouvrir les yeux.                                                                                                                  

Plus que jamais, nous devons écouter votre message : le combat pour la tolérance et la fraternité, contre l'antisémitisme, les discriminations, le racisme, tous les racismes, est un combat toujours recommencé. Si l'antisémitisme s'est déchaîné dans les années 1930 et 1940, c'est faute d'avoir été condamné avec la fermeté nécessaire. C'est parce qu'il a été en quelque sorte toléré comme une opinion parmi d'autres. Telle est la leçon de ces années noires : si l'on transige avec l'extrémisme, il faut bien le mesurer, on lui offre un terreau pour prospérer, et tôt ou tard on en paye le prix. Face à l'extrémisme, il n'y a qu'une attitude : le refus, l'intransigeance. Et c'est sans merci qu'il faut lutter contre le négationnisme, crime contre la vérité, perversion absolue de l'âme et de l'esprit, forme la plus ignoble, la plus abjecte de l'antisémitisme.

*

Mesdames et Messieurs,

Les Justes ont fait le choix de la fraternité et de la solidarité. Ils incarnent l'essence même de l'homme : le libre arbitre. La liberté de choisir entre le bien et le mal, selon sa conscience. A tous, en ce lieu où elle honore ses grands hommes, la nation rend aujourd'hui le témoignage de son respect et de son estime. Vous incarnez aussi la France dans ce qu'elle a de plus universel, dans la fidélité aux principes qui la constituent. Grâce à vous, grâce à d'autres héros à travers les siècles, nous pouvons regarder la France au fond des yeux, et notre histoire en face : parfois, on y voit des moments profondément obscurs. Mais on y voit aussi et surtout le meilleur et le plus glorieux. Notre histoire, il faut la prendre comme un bloc. Elle est notre héritage, elle est notre identité. C'est à partir d'elle, et en traçant de nouveaux chemins, que nous pouvons nous engager tête haute dans les voies de l'avenir. Oui, nous pouvons être fiers de notre histoire ! Oui, nous pouvons être fiers d'être français !

Ce que nous enseignent aussi l'effondrement de la République en juin 1940, l'illusion tragique du recours à Pétain et le déshonneur de Vichy, c'est à quel point une nation est fragile. Dans le confort de nos certitudes d'aujourd'hui, beaucoup ont le sentiment que la France est éternelle, que la démocratie est naturelle, que la solidarité et la fraternité peuvent se résumer au système de sécurité sociale. Dans une société qui, malgré ses difficultés, est prospère et stable, l'idée du bonheur semble trop souvent se ramener à la satisfaction de besoins matériels. Nous devons entendre votre message. Une nation, c'est une communauté de femmes et d'hommes solidaires, liés par des valeurs et un destin communs. Chacun est dépositaire d'une parcelle de la communauté nationale, et celle-ci n'existe que si chacun s'en sent pleinement responsable. A un moment où montent l'individualisme et la tentation des antagonismes, ce que nous devons voir, dans le miroir que nous tend le visage de chaque être humain, ce n'est pas sa différence, mais ce qu'il y a d'universel en lui. A ceux qui s'interrogent sur ce que c'est d'être français, à ceux qui s'interrogent sur ce que sont les valeurs universelles de la France, vous, les Justes, avez apporté la plus magnifique des réponses, au moment le plus noir de notre histoire.

Au nom de la France, au nom de la nation tout entière, je m'incline aujourd'hui devant vous avec respect et reconnaissance.

Jacques Chirac, président de la République

par Mes Dés publié dans : Lumières
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Mardi 19 décembre 2006

Critique

LE MONDE | 06.12.06 | 16h54 ? Mis à jour le 06.12.06 | 16h54

Dans Aveuglantes Lumières, Régis Debray adopte la forme brève, si fort goûtée de Voltaire et du Paris de Louis XV, pour descendre en flammes le XVIIIe siècle et son mythe

 Genre profane pour un geste sacrilège. Régis Debray pamphlétaire ne se contente plus de tourner en dérision la "tentation de Venise", ou de décrire la désécration du Festival d'Avignon, il s'attaque à l'idole fondatrice de sa propre tribu de gauche : les Lumières. L'université de Jules Ferry, dans le sillage de Michelet, porta sur le pavois le "grand siècle" français de l'émancipation des esprits. Sous la IVe République, le puissant Parti communiste fit des Lumières l'ancien testament du marxisme, évangile scientifique de toutes les libérations.

Dans la Ve tardive, un choeur unanime de gauche et de droite invoque les Lumières. Sur fond mondial de peurs et de haines, cette unanimité bien-pensante ne dit rien qui vaille au médiologue Debray. Ses amis Tzvetan Todorov et Elisabeth Badinter organisent-ils à la BNF une grande expo à la gloire des Lumières ? Il en fait un reportage dévastateur. En toute révérence pour un récent disparu, il s'en prend à Jean-François Revel, selon lui psychorigide à la façon des philosophes des Lumières. Grand célébrant de Voltaire, de Vivant Denon, de Sade et de l'Année Mozart, Philippe Sollers n'est pas nommé, mais il est dans sa ligne de mire. Ne sont pas épargnés non plus les prêtres et prêtresses laïques du Musée du quai Branly, qui esthétisent, en une Wunderkammer (cabinet des curiosités) typique des Lumières, de somptueux outils magiques ou religieux arrachés, certes, à la destruction, mais aussi à leur fonction native.

Improvisation orale, prenant occasion d'actualités du Zeitgeist (esprit du temps), cet essai n'en construit pas moins un réquisitoire charpenté contre les étroitesses et les tartuferies du XVIIIe siècle en soi, et contre les alibis que cette utopie rétrospective fournit non seulement à l'intelligence hexagonale, mais aussi à l'italienne (allusion est faite à un récent concert pro-Lumières dans les pages Culture du quotidien italien La Repubblica), voire à l'européenne (l'"espace communicationnel" ressuscité des Lumières par Jürgen Habermas) et à l'américaine (la "fin de l'histoire", l'hégémonie "bienveillante" de l'Empire du Bien prônée par les "think tanks" de Washington).

Le XVIIIe siècle en soi, Debray le décrit en termes swiftiens : îlot de paix relative, peuplé de Lilliputiens peu nombreux et où une minuscule aristocratie cosmopolite de la naissance et du talent, disposant de la domesticité, des moyens de communication, du loisir et des plaisirs peut se représenter l'avenir de l'humanité s'éclairant à son image. Le Français et l'Autrichien archétypes, Voltaire et Mozart, lui paraissent incarner les deux extrêmes de rouerie et de mélodie qui s'ébrouèrent dans cette courte parenthèse de l'histoire. Au temps de la délocalisation, de la globalisation, de la surpopulation, de la démocratie communicationnelle et des massacres ethniques, les narcisses penchés sur ce miroir pré-1793 sont des autruches, la tête enfoncée dans le sable.

En définitive, ce que l'auteur de Dieu, un itinéraire (Odile Jacob, 2001) reproche aux Lumières du XVIIIe, tant anglaises que françaises ou kantiennes, et à leurs anachroniques disciples qui en rajoutent, c'est l'hypocrisie de leur éthique de l'homme universel et abstrait, génératrice par contrecoup d'individus d'autant plus fanatiques, meurtriers et crédules pour rien qu'ils ont été atrophiés de leur appétit naturel de symboles, de leur soif de sacré, de leur besoin de croire, toutes vocations impures et imparfaites, mais vives et élémentaires, pour le pire mais aussi pour le meilleur, à la vie en commun. Secouée, la béate philanthropie du lecteur sera-t-elle ébranlée ? En exorde et en péroraison, il aura du moins appris d'excellentes nouvelles du vieux sage de Saint-Florent, notre Julien Gracq, dont Debray nous rapporte quelques réjouissants fioretti.

 AVEUGLANTES LUMIÈRES de Régis Debray. Gallimard, 204 pages, 16,90 ?.

Marc Fumaroli

Article paru dans l'édition du 07.12.06

 

par Mes Dés publié dans : Lumières
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Mardi 7 novembre 2006
Aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du Ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d'en jouir aussitôt qu'il jouit de la raison.
1-                           Si la nature a établi quelque autorité, c'est la puissance paternelle: mais la puissance paternelle a ses bornes; et dans l'état de nature, elle finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire.
2-                           Toute autre autorité vient d'une autre origine que la nature. Qu'on examine bien et on la fera toujours remonter à l'une de ces deux sources: ou la force et la violencede celui qui s'en est emparé; ou le consentement de ceux qui s'y sontsoumis par un contrat fait ou supposé entre eux et celui à qui ils ont déféré l'autorité.
            La puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent; en sorte que, si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts, et qu'ils secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l'autre qui le leur avait imposé. La même loi qui a fait l'autorité la défait alors; c'est la loi du plus fort.
3-                          Quelquefois, l'autorité qui s'établit par la violence change de nature; c'est lorsqu'elle continue et se maintient du consentement exprès de ceux qu'on a soumis: mais elle rentre par là dans la seconde espèce dont je vais parler et celui qui se l'était arrogé devenant alors prince  cesse d'être tyran.
                                                                                                      La puissance, qui vient du consentement des peuples, suppose nécessairement des conditions qui en rendent l'usage légitime, utile à la société, avantageux à la république, et qui la fixent et la restreignent entre des limites; car l'homme ne doit ni ne peut se donner entièrement et sans réserve à un autre homme, parce qu'il a un maître supérieur au-dessus de tout, à qui seul il appartient tout entier. C'est Dieu, dont le pouvoir est toujours immédiat sur la créature, maître aussi jaloux qu'absolu, qui ne perd jamais ses droits et ne les communique point. Il permet pour le bien commun et pour le maintien de la société que les hommes établissent entre eux un ordre de subordination, qu'ils obéissent à l'un d'eux; mais il veut que ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglément et sans réserve, afin que la créature ne s'arroge pas les droits du Créateur. Toute autre soumission est le véritable crime de l'idolâtrie.
4-                           D'ailleurs le gouvernement, quoique héréditaire dans une famille, et mis entre les mains d'un seul, n'est pas un bien particulier, mais un bien public, qui par conséquent ne peut jamais être enlevé au peuple, à qui seul il appartient essentiellement et en pleine propriété. Aussi est-ce toujours lui qui en fait le bail: il intervient toujours dans le contrat qui en adjuge l'exercice.[...] Celui qui porte la couronne peut bien s'en décharger absolument s'il le veut: mais il ne peut la remettre sur la tête d'un autre sans le consentement de la nation qui l'a mise sur la sienne.
En un mot, la couronne, le gouvernement, l'autorité publique sont des biens
dont le corps de la nation est propriétaire,
et dont les princes sont les usufruitiers, les ministres les dépositaires.
 
 
 
 
 
 
 
Diderot 1713-1784
 
 
 
 
 
USUFRUITIER, -IÈRE, subst. et adj.
DROIT 
Subst.
et adj. (Celui, celle) qui a l'usufruit d'un bien. Héritiers usufruitiers. L'usufruitier a le droit de jouir de toute espèce de fruits, soit naturels, soit industriels, soit civils, que peut produire l'objet dont il a
DÉPOSITAIRE, subst.
A. [Correspond à déposer2]
Personne à laquelle on a confié un dépôt. Anton. déposant :
1. Des obligations du dépositaire.
1927. Le dépositaire doit apporter dans la garde de la chose déposée, les mêmes soins qu'il apporte dans la garde des choses qui lui appartiennent.
1928. La disposition de l'article précédent doit être appliquée avec plus de rigueur, 1 si le dépositaire s'est offert lui-même pour recevoir le dépôt; ...
Code civil, 1804, p. 348.
B. Au fig. Personne qui est investie d'une mission de confiance; personne à qui l'on a confié un secret. Dépositaire de l'autorité, de la puissance, des secrets. Les adultes que je prenais pour les dépositaires de l'absolu (BEAUVOIR, Mém. jeune fille, 1958, p. 21) :
PROPRIÉTAIRE, subst. et adj.
I. Subst.
Celui, celle qui possède en propriété un bien acquis légalement.
1.
Possesseur d'un bien, et plus particulièrement d'un bien immeuble ou d'un bien-fonds. Durant notre révolution, les propriétaires ont, il est vrai, concouru avec les non-propriétaires à faire des lois absurdes et spoliatrices (CONSTANT, Princ. pol., 1815, p.56). Il s'écriait en fronçant le sourcil et épanouissant le front, de l'air important d'un gros propriétaire: «Quel beau temps pour les foins!» (STENDHAL, L. Leuwen, t.2, 1836, p.14):
par Mes Dés publié dans : Lumières
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Lundi 6 novembre 2006
Ou tu ne penses pas ce que tu dis, ou bien tu fais mieux que tu ne penses. Tu as quitté ta patrie pour t'instruire, et tu méprises toute instruction. Tu viens pour te former dans un pays où l'on cultive les beaux-arts, et tu les regardes comme pernicieux. Te le dirai-je, Rhédi? Je suis plus d'accord avec toi que tu ne l'es avec toi-même.
As-tu bien réfléchi à l'état barbare et malheureux où nous entraînerait la perte des arts? Il n'est pas nécessaire de se l'imaginer: on peut le voir. [Il y a encore des peuples sur la terre chez lesquels un singe passablement instruit pourrait vivre avec honneur: il s'y trouverait à peu près à la portée des autres habitants; on ne lui trouverait point l'esprit singulier, ni le caractère bizarre; il passerait tout comme un autre et serait même distingué par sa gentillesse. ]
1- Tu dis que les fondateurs des empires ont presque tous ignoré les arts. Je ne te nie pas que des peuples barbares n'aient pu, comme des torrents impétueux, se répandre sur la terre et couvrir de leurs armées féroces les royaumes les plus policés. Mais, prends-y garde, ils ont appris les arts ou les ont fait exercer aux peuples vaincus; sans cela, leur puissance aurait passé comme le bruit du tonnerre et des tempêtes.
2- Tu crains, dis-tu, que l'on n'invente quelque manière de destruction plus cruelle que celle qui est en usage. Non: si une si fatale invention venait à se découvrir, elle serait bientôt prohibée par le droit des gens; et le consentement unanime des nations ensevelirait cette découverte. Il n'est point de l'intérêt des princes de faire des conquêtes par de pareilles voies ils doivent chercher des sujets, et non pas des terres. [Tu te plains de l'invention de la poudre et des bombes; tu trouves étrange qu'il n'y ait plus de place imprenable: c'est-à-dire que tu trouves étrange que les guerres soient aujourd'hui terminées plus tôt qu'elles ne l'étaient autrefois. Tu dois avoir remarqué, en lisant les histoires, que, depuis l'invention de la poudre, les batailles sont beaucoup moins sanglantes qu'elles ne l'étaient, parce qu'il n'y a presque plus de mêlée. ]
*Et quand il se serait trouvé quelque cas particulier où un art aurait été préjudiciable, doit-on pour cela le rejeter? Penses-tu, Rhédi, que la religion que notre saint prophète a apportée du Ciel soit pernicieuse, parce qu'elle servira un jour à confondre les perfides chrétiens? *
3- Tu crois que les arts amollissent les peuples et, par là, sont cause de la chute des empires. [Tu parles de la ruine de celui des anciens Perses, qui fut l'effet de leur mollesse. Mais il s'en faut bien que cet exemple décide, puisque les Grecs, qui les vainquirent tant de fois, et les subjuguèrent, cultivaient les arts avec infiniment plus de soin qu'eux.] Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés, on ne parle pas du moins des gensqui s'y appliquent, puisqu'ils ne sont jamais dans l'oisiveté, qui, de tous les vices, est celui qui amollit le plus le courage. Il n'est donc question que de ceux qui en jouissent. Mais, comme, dans un pays policé, ceux qui jouissent des commodités d'un art sont obligés d'en cultiver un autre, à moins de se voir réduits à une pauvreté honteuse, il suit que l'oisiveté et la mollesse sont incompatibles avec les arts. [Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle, et où l'on raffine le plus sur les plaisirs; mais c'est peut-être celle où l'on mène une vie plus dure. Pour qu'un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s'est mis dans la tête qu'elle devait paraître à une assemblée avec une certaine parure; il faut que, dès ce moment, cinquante artisans ne dorment plus et n'aient plus le loisir de boire et de manger: elle commande, et elle est obéie plus promptement que ne serait notre monarque, parce que l'intérêt est le plus grand monarque de la terre. Cette ardeur pour le travail, cette passion de s'enrichir, passe de condition en condition, depuis les artisans jusques aux grands. Personne n'aime à être plus pauvre que celui qu'il vient de voir immédiatement au-dessous de lui. Vous voyez à Paris un homme qui a de quoi vivre jusqu'au jour du jugement, qui travaille sans cesse et court risque d'accourcir ses jours, pour amasser, dit-il, de quoi vivre. Le même esprit gagne la nation: on n'y voit que travail et qu'industrie. Où est donc ce peuple efféminé dont tu parles tant? ]
4- Je suppose, Rhédi, qu'on ne souffrît dans un royaume que les arts absolument nécessaires à la culture des terres, qui sont pourtant en grand nombre, et qu'on en bannît tous ceux qui ne servent qu'à la volupté ou à la fantaisie; je le soutiens: cet Etat serait un des plus misérables qu'il y eût au monde. Quand les habitants auraient assez de courage pour se passer de tant de choses qu'ils doivent à leurs besoins, le peuple dépérirait tous les jours, et l'Etat deviendrait si faible qu'il n'y aurait si petite puissance qui ne pût le conquérir. Il me serait aisé d'entrer dans un long détail, et de te faire voir que les revenus des particuliers cesseraient presque absolument, et, par conséquent, ceux du prince. Il n'y aurait presque plus de relation de facultés entre les citoyens; on verrait finir cette circulation de richesses et cette progression de revenus qui vient de la dépendance où sont les arts les uns des autres: chaque particulier vivrait de sa terre et n'en retirerait que ce qu'il lui faut précisément pour ne pas mourir de faim. Mais comme ce n'est pas quelquefois la vingtième partie des revenus d'un Etat, il faudrait que le nombre des habitants diminuât à proportion, et qu'il n'en restât que la vingtième partie. Fais bien attention jusqu'où vont les revenus de l'industrie. [Un fonds ne produit annuellement à son maître que la vingtième partie de sa valeur; mais, avec une pistole de couleur, un peintre fera un tableau qui lui en vaudra cinquante. On en peut dire de même des orfèvres, des ouvriers en laine, en soie, et de toutes sortes d'artisans. ]
De tout ceci, on doit conclure, Rhédi, que, pour qu'un prince soit puissant, il faut que ses sujets vivent dans les délices; il faut qu'il travaille à leur procurer toutes sortes de superfluités, avec autant d'attention que les nécessités de la vie.
par Mes Dés publié dans : Lumières
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