YOURCENAR (Marguerite) 1903-1987

« L’historien-poète et le romancier que j’ai essayé d’être » : c’est ainsi que Marguerite Yourcenar tente elle-même de définir une entreprise complexe, variée dans son propos et dans son genre. La discrétion de son œuvre et de son existence, l’érudition et l’orientation plus particulière de ses travaux vers des thèmes historiques ou antiques n’ont pourtant pas empêché son succès grandissant comme romancière, poète, auteur dramatique, traductrice, essayiste et critique, notamment après deux romans qui l’ont rendue célèbre : Mémoires d’Hadrien en 1951 et L’Œuvre au noir pour lequel elle a reçu le prix Fémina en 1968. Elle est la première femme à avoir été élue à l’Académie française, en mars 1980.

Souvenirs pieux , Gallimard (1974)

L'être que j'appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903, vers les 8 heures du matin, à Bruxelles, et naissait d'un Français appartenant à une vieille famille du Nord, et d'une Belge dont les ascendants avaient été durant quelques siècles établis à Liège, puis s'étaient fixés dans le Hainaut. La maison où se passait cet événement, puisque toute naissance en est un pour le père et la mère et quelques personnes qui leur tiennent de près, se trouvait située au numéro 193 de l'avenue Louise, et a disparu il y a une quinzaine d’années, dévorée par un building.
    Ayant ainsi consigné ces quelques faits qui ne signifient rien par eux-mêmes, et qui, cependant, et pour chacun de nous, mènent plus loin que notre propre histoire et même que l'histoire tout court, je m'arrête, prise de vertige devant l'inextricable enchevêtrement d'incidents et de circonstances qui plus ou moins nous déterminent tous. Cet enfant du sexe féminin, déjà pris dans les coordonnées de l'ère chrétienne et de l'Europe du XXe siècle, ce bout de chair rose pleurant dans un berceau bleu, m'oblige à me poser une série de questions d'autant plus redoutables qu'elles paraissent banales, et qu'un littérateur qui sait son métier se garde bien de formuler. Que cet enfant soit moi, je n'en puis douter sans douter de tout. Néanmoins, pour triompher en partie du sentiment d'irréalité que me donne cette identification, je suis forcée, tout comme je le serais pour un personnage historique que j'aurais tenté de recréer, de m'accrocher à des bribes de souvenirs reçus de seconde ou de dixième main, à des informations tirées de bouts de lettres ou de feuillets de calepins qu’on a négligé de jeter au panier, et que notre avidité de savoir pressure au-delà de ce qu'ils peuvent donner, ou d'aller compulser dans des mairies ou chez des notaires des pièces authentiques dont le jargon administratif et légal élimine tout contenu humain.

publié dans : biographique
Dimanche 12 mars 2006
par Mes Dés ajouter un commentaire

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